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Données, démondialisation et éléments marginaux

Les risques de la déconnexion dans un monde hyperconnecté

Quelquefois des milliers d’instruments tintent confusément autour de mes oreilles; quelquefois ce sont des voixLa tempête (Acte III, scène 2)

Dystopie numérique

Nous travaillons dans une ère de dystopie numérique. Dans de nombreuses sphères du monde moderne, nos relations sont maintenant définies en partie, sinon en totalité, par les transactions numériques. Nos mots, nos idées et nos identités propres s’infiltrent dans le paysage numérique, laissant des traces de données comme un stylo qui soulignerait des enregistrements de l’héritage que nous laissons au monde qui nous entoure. Ces marques touchent leurs cibles plus rapidement, à une distance plus grande et à une vitesse plus grande que celle de la lumière elle-même, et elles s’accumulent autour de nous en piles de données, structurées ou non. Mais ces données rapprochent-elles réellement les gens?

Nous nous trouvons à l’amorce d’un changement d’époque.
Anthony Scriffignano, chef de la commercialisation et de la stratégie, Dun & Bradstreet
 

Airbnb possède peu d’actifs et aucun hôtel. À l’instant même, Airbnb dépasse Hilton Worldwide et InterContinental Hotels Group en tant que plus grand hôtelier au monde. Son modèle d’exploitation est basé sur l’échange numérique de données. Un propriétaire de chambre a une chambre à louer. Un locataire a besoin d’une chambre pour une nuit. Le propriétaire inscrit la chambre. Le locataire sélectionne la chambre, paie et séjourne. Ils ne se rencontrent pas en personne. La transaction, la relation et l’expérience sont effectuées numériquement, même si le bien a été consommé dans le monde réel. Il y a à peine dix ans, ce modèle d’entreprise aurait semblé venir d’un nouveau monde. Sans les données qui circulent par les propriétés numériques, les deux parties ne se seraient jamais connectées l’une à l’autre dans une propriété physique. La nature des relations d’affaires a changé.

 

Le McKinsey Global Institute a récemment publié un rapport, Digital Globalization: The New Era of Global Flows, qui démontre que le monde converge vers la numérisation. « La quantité de bandes passantes interfrontalières utilisées aujourd’hui est 45 fois plus grande qu’en 2005. Il est prévu qu’elle augmente d’encore neuf fois au cours des cinq prochaines années en raison de l’augmentation de la circulation des flux d’information, de recherches, de communications, de vidéos, de transactions et des communications interentreprises. Jusqu’à 12 % des échanges de biens mondiaux sont effectués grâce au commerce électronique international aujourd’hui. La communication interfrontalière a eu une incidence dans presque tous les coins du monde et est toujours en hausse.

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Source de l’image : Digital Globalization: The New Era of Global Flows par McKinsey Global Institute

Pourtant, la connectivité dont jouit le monde moderne ne s’est pas étendue à tous les coins du monde ou n’a pas eu un impact positif partout à l’étranger. McKinsey signale également que les flux sont concentrés dans quelques épicentres numériques situés dans des économies avancées, de nombreuses économies en développement retardées se trouvant loin en arrière pour ce qui est de la bande passante et du commerce numérique. « Bien qu’il y ait une valeur substantielle en jeu, tous les pays ne profitent pas au maximum de ce potentiel. Le dernier indice de connectivité MGI, qui classe 139 pays selon les flux entrants et sortants de biens, de services, de finances, de gens et de données, a découvert de grands écarts entre une poignée de pays phares et le reste du monde. » La connectivité et les données, semble-t-il, ne se traduisent pas nécessairement en relations commerciales mondiales positives.

Malgré la connectivité accrue dans les économies avancées, le monde ne fait peut-être que rapetisser. Le KOF, Centre de recherches conjoncturelles à Zurich, qui produit un indice de mondialisation exhaustif mesurant la mondialisation économique, sociale et politique, a découvert que la mondialisation, en pleine croissance dans les années 1990 et 2000, est en fait à l’arrêt depuis la crise financière de 2008.

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Source de l’image : Source de l’image : Communiqué de presse The KOF Index of Globalization : 4 mars 2016

La dette publique massive découlant de la récession et de la tourmente politique est citée comme l’une des causes potentielles de cette stagnation de la mondialisation. Et les effets de ce ralentissement ont une grande portée. Les dégâts à long terme tels que la dispersion de la croissance économique, un héritage de politiques toxiques et un ralentissement de l’innovation ne sont que quelques-uns des effets de ce que certains experts nomment la démondialisation, une stagnation ou une contraction des relations interfrontalières. Les événements actuels semblent confirmer cela. Le récent vote en faveur du Brexit, les relations commerciales tendues entre les pays, la croissance réduite du PIB mondial et l’émergence de politiques migratoires restrictives pointent tous vers un environnement relationnel mondial qui se contracte au lieu de s’étendre, selon les économistes de Dun & Bradstreet. McKinsey note qu’il y a un mouvement diminué concernant les biens et le commerce depuis la récession de 2008, l’un des symptômes clés de la démondialisation.

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Source de l’image : Digital Globalization: The New Era of Global Flows par McKinsey Global Institute

Récemment, ancien l’économiste principal de Dun & Bradstreet, Bodhi Ganguli, a soupesé les cinq principaux risques auxquels les dirigeants du secteur financier sont confrontés, et le concept de démondialisation se cachait de manière menaçante sous la surface de chacun d’eux. « La majorité du monde moderne a profité des avantages de la mondialisation, qui a largement été perçue comme positive. Or, la tourmente politique, le bouleversement socioéconomique et le conflit territorial teintent les relations mondiales aujourd’hui en raison de l’impression qui se développe au sein de certaines populations que les avantages de la mondialisation n’ont pas rejoint tout le monde. » Au milieu de cette tourmente, nous dit Ganguli, se trouve une fragmentation des populations, des accords commerciaux et des relations sociopolitiques. L’histoire suggère que les périodes de démondialisation comme celle dans laquelle nous nous trouvons peuvent avoir des effets qui durent des décennies, comme l’isolationnisme dans les pays riches.

Toutefois, la mondialisation ne disparaîtra pas vraiment, ou du moins pas au sens numérique. « Il existe certainement des parties du monde qui se comportent d’une manière plus isolationniste et qui utilisent les données pour y parvenir. Mais la démondialisation, en un sens, tient un peu de l’illusion. Vous pouvez réduire les coûts et être moins mondial si vous le voulez. Les entreprises et les pays ont la capacité, dans une certaine mesure, de changer leur degré de dépendance face à la dette étrangère, aux importations et aux exportations interfrontalières et à l’équilibre commercial. Mais, au bout du compte, les chaînes d’approvisionnement sont mondiales, les chaînes de valeur sont mondiales. Les clients sont partout. C’est comme essayer d’empêcher l’oxygène de traverser les frontières, commente le scientifique des données principal de Dun & Bradstreet, Anthony Scriffignano. » Par conséquent, s’il n’existe aucune manière d’empêcher les données de s’étendre à l’extérieur des frontières, que signifie la démondialisation pour les relations commerciales?

Nos données augmentent, mais nos relations se fragmentent.

Nous savons que la technologie nous connecte les uns aux autres plus que jamais. Nous savons que notre capacité à communiquer les uns avec les autres est toujours plus grande et augmente à une vitesse fulgurante. Et nous savons aussi que les flux numériques et de données peuvent remplacer, ou tout au moins compléter, le concept de mondialisation, contribuant d’au moins 10 % au PIB mondial et ajoutant 7,8 billions $ en 2014 seulement. Or, même si ces constantes émergent, les risques de déconnexion sont également très réels.

Parce que nous sommes dans l’ère des données, nous avons la capacité de regarder les données pour trouver des constantes.
Bodhi Ganguli, Senior Economist, Dun & Bradstreet
 

Les dirigeants du secteur financier doivent prendre le risque en considération. Et ce que cela signifie est très différent de ce que cela signifiait il y a seulement un an. Scriffignano explique ce changement : « Nous nous trouvons à l’amorce d’un changement d’époque. » Le risque et l’occasion sont inhérents aux données, à la communication numérique, au rythme étourdissant de l’innovation. « La communauté financière change à son propre rythme mais, en même temps, cette idée de risque doit être liée aux données. Si vous pensez au genre de risques auxquels fait face une organisation aujourd’hui, les risques qu’elle affrontait hier ne disparaissent pas. » Pourtant, dit Scriffignano, en parallèle, les dirigeants du secteur financier doivent aussi penser aux nouvelles menaces que la démondialisation amène, comme la cybersécurité, le cyberterrorisme et la nouvelle dynamique de prise de décisions interfrontalières d’aujourd’hui. Nous devons débattre de tout. Tout doit être pris en compte. Ce dont nous n’avons pas tenu compte et que nous n’avons même pas commencé à comprendre, c’est le risque de la déconnexion au milieu de l’hyperconnexion.

Même si nous avons plus de données qui circulent des quatre coins du monde, le risque auquel nous faisons face, c’est de nous en dissocier tandis que le monde adopte de nouveaux schémas d’achat, de vente et de relation.
Abigail Lutte, Finances, crédit et risque, Dun & Bradstreet
 

La nouvelle corde raide sur laquelle marcher est la ligne de démarcation entre un monde qui se noie dans les données et un monde qui se referme sur lui-même.

« Le prix de la lumière est inférieur au coût de la noirceur. »
Arthur C. Nielsen, spécialiste des études de marché et fondateur d’ACNielsen

Comment les dirigeants du secteur financier peuvent-ils combattre les risques de la déconnexion mondiale, économique et numérique tout en gérant stratégiquement les possibilités que la connexion numérique a créées? Même si nous avons plus de données qui circulent des quatre coins du monde, le risque auquel nous faisons face, c’est de nous en dissocier tandis que le monde adopte de nouveaux schémas d’achat, de vente et de relation. « Le risque de la concurrence sera toujours présent. Il y aura un risque de contrepartie; il y aura un risque provenant des choses telles que la fraude; il y aura un risque provenant des transactions interentreprises et de l’arbitrage de devises. Mais si vous pensez à une simple décision comme celle d’augmenter le crédit, vous pouvez prendre cette décision comme vous le faisiez hier en regardant le rapport de crédit ou le comportement de paiement. Ou vous pouvez commencer à utiliser des outils tels que les analyses comportementales et l’apprentissage approfondi ainsi que certaines autres techniques pour essayer de déterminer le comportement d’une entité donnée, dit Scriffignano. » Le nouveau paradigme de la prise de décision est d’utiliser les données que nous avons à notre disposition pour générer de vrais renseignements et répondre aux questions pertinentes.

Le changement de risque n’est pas d’ordinaire un problème de premier plan, c’est un problème de second, voire de troisième plan. Nous devons regarder ce que nous savons et ce que nous pouvons voir, comment cela interagit avec les autres choses et comment ces choses interagissent entre elles. Nous devons tester nos hypothèses.
Anthony Scriffignano, Chief Data Scientist, Dun & Bradstreet
 

C’est facile de regarder les grandes quantités de données, de faire volte-face puis de choisir seulement ce qui confirme nos perceptions actuelles. C’est facile de fonder nos relations commerciales sur ce qui est visible et connu. C’est également facile de poser les mauvaises questions à partir des données que nous avons à notre disposition. Ce qui peut survenir dans un monde qui devient de plus en plus connecté et déconnecté à la fois, selon Scriffignano, c’est que nous utilisions les données simplement pour changer le risque au lieu de le gérer ou de l’optimiser. « Comprendre le mélange, comprendre la réciprocité complexe de toutes ces données, ce n’est pas pour les peureux. Il existe un adage. “Sois prudent si tu prévois inonder un désert; tu pourrais y arriver en asséchant un océan.” Vous obtenez ainsi ce que vous voulez, mais en provoquant quelque chose de pire. Le changement de risque n’est pas d’ordinaire un problème de premier plan, c’est un problème de second, voire de troisième plan. Nous devons regarder ce que nous savons et ce que nous pouvons voir, comment cela interagit avec les autres choses et comment ces choses interagissent entre elles. Nous devons tester nos hypothèses. » Alors que les empreintes transactionnelles et la numérisation des comportements sociaux prennent de l’ampleur et de la vitesse, les relations sont tout ce que nous avons dans un environnement où la déconnexion façonne le dialogue. Les données ne nous donnent pas de meilleures relations, les renseignements, si.

 

Ganguli ajoute : « Fondamentalement, cela dépend de la très bonne connaissance de son entreprise et de ses clients. Parce que nous sommes dans l’ère des données, nous avons la capacité de regarder les données pour trouver des constantes. » Les données constituent le véhicule qui permet de trouver la connaissance dont nous avons besoin pour avoir des relations fructueuses, mais que sont les données sans renseignements?

Ce dont nous avons réellement besoin, ce n’est pas de plus de données, mais de plus de relations.

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