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Voir le visage humain de la chaîne d’approvisionnement

La carrière de Moreen Romans repose sur le besoin d’aider, grâce aux données, les entreprises à traiter correctement les gens qui participent à leurs chaînes d’approvisionnement. La traite des personnes est son dernier sujet d’étude.

Y a-t-il un thème dans le domaine des affaires qui semble plus éloigné de l’aspect humain que le traitement des données? En entendant ce mot, la seule personne qui nous vient à l’esprit est cet homme d’affaires caricatural travaillant à la bourse et touchant l’écran où tous les chiffres défilent.

Et pourtant, Moreen Romans a fait carrière en voyant l’humain derrière les données et les analyses. Durant plus d’une décennie, Moreen a été la chef de file en développement de solutions fondées sur les données pour les chaînes d’approvisionnement chez Dun & Bradstreet. Oui, ces solutions aident les producteurs dans leurs fonctions : trouver et sélectionner des fournisseurs qui ont fait preuve de fiabilité et qui ont évité des perturbations coûteuses de chaînes d’approvisionnement. Mais Moreen et son équipe ont aussi dirigé leurs travaux sur les aspects humains de la chaîne d’approvisionnement – comment une gestion intelligente peut-elle générer de meilleures conditions pour les personnes qui participent à la chaîne. Comment les entreprises peuvent-elles aller bien en faisant bien.

Moreen a travaillé pour que les femmes et les minorités agissant comme fournisseurs puissent être plus visibles pour les clients de Dun & Bradstreet. Elle et son équipe ont élaboré des solutions pour cibler les fournisseurs les plus engagés dans la bonne gérance environnementale.

Et maintenant, ils aident les entreprises à supprimer la traite des personnes et le travail forcé de leurs chaînes d’approvisionnement. On estime à 21 millions le nombre de personnes victimes de l’esclavage moderne. Comme le dit Moreen, c’est un fléau qui a pris des proportions endémiques. C’est pourquoi elle et son équipe ont lancé le nouvel indice de risque de la traite des personnes en avril.

Nous l’avons rencontrée récemment pour parler de cette dernière initiative. Une initiative propulsée par une visite à la Maison-Blanche et qui l’a particulièrement enthousiasmée en ce qui a trait aux aspects humains de son travail.

« Combien de fois dans le cadre de son emploi, particulièrement dans le domaine des données, se demande-t-on quelle répercussion aura notre travail », dit Moreen. « Eh bien voici la répercussion, et c’est une superbe répercussion. »

Vous trouverez ici quelques extraits de l’entretien.

Pour avoir une idée de ce qu’est le problème de la traite des personnes, combien d’entreprises avez-vous ciblées comme étant potentiellement exposées à cette pratique? Même en ne tenant compte que de l’aspect juridique du problème, des lois aux É.-U. et au Royaume-Uni en particulier. Combien d’entreprises sont touchées par ces lois?

Nous en avons déjà compté 17 000 et seulement parmi les entreprises figurant dans notre base de données. C’est beaucoup plus, mais ce n’est que notre premier essai. Et ce nombre ne tient même pas compte des plus petites entreprises qui pensent ne pas avoir à s’inquiéter à ce sujet. Mais grâce à la récente modification aux Fair Trade Regulations de 1930, il existe maintenant une restriction en vertu de laquelle aucun produit ne peut désormais entrer aux É.-U. s’il est lié au travail forcé. Vous avez tout intérêt à savoir d’où viennent vos produits, même si vous n’avez qu’une petite entreprise familiale. Si vous importez des morceaux ou de la marchandise d’un autre pays, si vous êtes actifs au Royaume-Uni, vous devez connaître ces informations. Cela touche à peu près tout le monde.

Combien de ces entreprises se rendent compte que c’est un problème potentiel pour eux et cherchent à le résoudre? »

Ils s’en rendent compte maintenant, parce qu’avec cette nouvelle réglementation, ils doivent commencer à établir des rapports à ce sujet cette année. Je compare la situation actuelle à celle de la diversité des fournisseurs en 1998. Des règlements ont été adoptés et les entreprises ont dû commencer à y porter attention et, depuis, elles ont dû rehausser d’un cran leur vigilance. Les exigences évoluent et prennnent de l’ampleur. Je m’attends à ce que ce soit semblable dans ce cas-ci. Il ne s’agit que de la première étape. Tout le monde devra établir des rapports, dénicher l’information dont ils ont besoin pour ces rapports et les exigences seront de plus en plus sévères.

Qui dans une entreprise a la plus grande part de responsabilité à cet égard? Qui « gère » la situation?

Cela varie en fonction de la maturité de l’organisation. Je parlais à un de nos clients l’autre jour qui s’occupe de transmettre les rapports sur les exigences en matière de diversité au gouvernement. Je lui ai demandé « Que fais-tu avec le rapport sur la traite des personnes? » Il m’a dit, « Qu’est-ce que tu veux dire? » Il disait s’occuper du rapport sur la diversité et les minéraux de conflit, donc je lui ai dit, « Eh bien, tu auras à t’occuper de celui-là aussi. » Mais la responsabilité pourrait aussi relever du programme de responsabilité sociale d’entreprise. Elle peut relever d’un programme de conformité. Beaucoup d’entreprises n’ont pas encore décidé. Si vous leur en parlez, ils vous lancent un « Ah, oui. Je dois commencer à penser à ça. »

Mais vous y pensez depuis un bon bout de temps?

Nous avons commencé à entendre parler de la traite de personnes il y a quelques années. Depuis, nous avons parlé à d’autres entreprises et ONG pour essayer de trouver la bonne façon de résoudre ce problème. Puis en janvier 2015, nous avons été invités à la Maison-Blanche pour une discussion sur la façon dont les entreprises peuvent être proactives dans la mise au jour du travail forcé. Le président Obama a dit qu’il s’agissait d’une question importante pour lui. Nous étions là avec de grandes entreprises du secteur de la vente au détail et de la technologie, entre autres, et avec quelques ONG importantes et le secrétaire d’État John Kerry.

À quoi ressemblait la discussion?

Personne à cette discussion n’allait dire « Ce n’est pas un problème. » Le problème dont nous avons parlé, c’est que les entreprises ont une attitude réactive. Quand elles trouvent une forme d’abus, elles prennent des mesures pour y remédier. Elles disent sur la place publique qu’elles n’appuient pas cette forme de travail. Mais si nous étions proactifs dans la mise au jour d’abus potentiels et que nous mettions en place un processus pour prévenir ces abus? C’est à partir de là que nous pouvons éradiquer le travail forcé. C’est quand vous empêchez qu’il se produise. C’est ce qui est vraiment ressorti de la discussion. Juste après cette rencontre, le gouvernement américain a passé la loi FAR [la Federal Acquisition Regulation, mise en vigueur au mois de mai 2015, et qui introduit des normes plus strictes et établit la production de rapports pour les entreprises américaines]. Ça a eu un véritable effet catalyseur pour nous et notre désir de trouver la bonne solution en utilisant nos données.

Mais malgré tout, n’y a-t-il pas encore beaucoup de personnes qui pensent qu’il s’agit d’un problème isolé ne concernant que certains secteurs?

Il s’agit d'une épidémie mondiale. Si quelqu’un pense que nous, aux États-Unis, nous n'avons pas nos propres problèmes dans ce domaine, il se trompe, car nous avons ce genre de problème.
Moreen Romans, Directeur principal, Global Supply Solutions – Diversité des risques et des fournisseurs, Dun & Bradstreet
 

Oui, mais il s’agit bien d’une épidémie mondiale. Certaines parties du monde et certains secteurs sont plus exposés aux risques, mais si certaines personnes pensent que nous, aux États-Unis, n’avons pas nos propres problèmes à cet égard, elles se trompent. Car nous en avons.

Ça se produit dans des pays comme les É.-U. et non pas seulement dans des régions en développement comme l’Asie du Sud-Est?

Cela s’est produit dans ce pays On remarque surtout cette pratique dans les industries de la pêche et de l’agriculture. Nous devons nous concentrer sur le fait qu'il s'agit d'une situation vraiment universelle. Cela a constitué l'un des principaux facteurs de motivation du nouvel indice.

Avec l'indice, comment avez-vous pu réaliser cette vision d'ensemble?

Il s'agit d'une combinaison de deux sources de données. Nous examinons les données du Département d'État des États-Unis qui crée une analyse par niveaux des régions géographiques à risque. Ils affectent des points de surveillance en fonction de l'endroit où il y a des preuves de travail forcé. Nous avons aussi des données du Bureau des affaires internationales dans le domaine du travail qui classent les types de produits et de marchandises selon la probabilité qu'ils aient été produits par le travail forcé. Les mêmes informations sont utilisées par l'Organisation internationale du travail.

Nous créons l'indice en les associant à la base de données de Dun & Bradstreet où nous possédons des attributs descriptifs de plus de 250 millions d'entreprises à travers le monde. En considérant les données du Département d'Etat, le Bureau des affaires internationales dans le domaine du travail et le lieu, ainsi que toutes les informations granulaires relatives au code de l'industrie que nous recueillons dans notre base de données, nous pouvons attribuer une cote de risque variant de 1 à 7 à un lieu précis où une entreprise se procure un produit, où 1 représente le risque le plus faible, et 7, le risque le plus élevé.

Ainsi, par exemple, pour tester l'indice, nous avons considéré une importante société de biens de consommation. Nous avons examiné la société dans son ensemble et l'indice de risque global était de 1,5. Mais lorsque nous avons éclaté l'ensemble de la famille et que nous avons considéré individuellement chaque site où l'entreprise a fabriqué ses produits, quatre de leurs installations ont présenté une cote beaucoup plus élevée sur l'indice. En fait, cette entreprise avait eu sans le savoir des problèmes quant à l'utilisation du travail forcé dans leur chaîne d'approvisionnement, et l'indice a montré que les zones où cela s'est produit figuraient parmi les quatre sites assortis de cotes élevées sur l'indice.

Maintenant que nous avons l'indice, les entreprises peuvent voir ces points chauds et y mener immédiatement une enquête, plutôt que de réagir après avoir découvert le problème.

Et lorsqu'il y a problème, les consommateurs le découvrent et réagissent. En cette ère de l'information, lorsque quelqu'un dit : « Nous ne savions pas », les consommateurs ne le croient pas et le disent sur les médias sociaux.

Exactement. Les entreprises essaient donc de l'identifier. Mais quand ils examinent les milliers d'entreprises de leurs chaînes d'approvisionnement, comment les fournisseurs de niveau 1 et les fournisseurs de ces fournisseurs peuvent-ils vraiment gérer cela? Ils ne peuvent pas les examiner toutes manuellement. Ils ont besoin d’un point de départ. Ils ont besoin d’aide pour savoir qui choisir, puis pour effectuer le suivi de façon proactive et gérer un processus qui pourrait impliquer des ressources sur le terrain. Voilà ce qu’il en est.

Ensuite pendant que nous nous en occupons, les entreprises commencent à travailler plus étroitement avec ces fournisseurs à haut risque. Ces fournisseurs sont surveillés de très près pour empêcher qu’ils essaient d'utiliser le travail forcé. Et peut-être que nous avons un peu arrêté la traite des personnes. Et est-ce que c’est bien?

 

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